lundi, janvier 01, 2007

Détournement de la Rivière Rupert et problématique autochtone au Québec — Entretien avec Russel Bouchard

Mikaël Lalancette, l'initiateur de cette rencontre, est étudiant en Communication publique à l'Université Laval, option journalisme. Il a monté cet entretien dans le cadre de son cours (« réaliser un entretien avec un intellectuel sur un sujet d'actualité ») et il a choisi de questionner l'auteur d'Akakia sur le projet de la dérivation de la rivière Rupert.

Ce dossier controversé est loin d'être sans intérêt et mérite toute notre attention. Il est à l'image de notre temps ! Il témoigne de l'ampleur des défis qui divisent la société québécoise aujourd'hui ; il questionne la logique d'un sous-développement durable qui confine les régions « ressources » du Québec à un triste rôle d'entrepôts à matières premières ; et il contraint les populations autochtones de ces régions délibérément affamées à la plus dégradante des mendicités, présage déshumanisant d'un patrimoine humain poussé au seuil de l'extinction.
Akakia



La Rupert et les grands projets hydroélectriques

Question :
Que pensez-vous au sujet du projet de la déviation de la rivière Rupert qui permettra au Québec de développer un nouveau bloc énergétique dans les prochaines années ?

Russel Bouchard : C'est là un projet complètement insensé ! Non parce qu'il ne faut pas faire du développement hydroélectrique, mais parce que le Québec, malgré tout ce que nos gouvernements en disent, n'a pas de —vrai— plan de gestion de ses ressources hydrauliques. Bien sûr, le fait de briser une nature si belle est déjà quelque chose qui me heurte au plus haut point. Mais le pire n'est pas là ! Le pire, c'est de voir que ce gouvernement, comme tous les précédents du reste, refuse de soumettre au peuple québécois un projet de développement hydroélectrique cohérent et conséquent... à court, à moyen et à long termes, ce qui en ferait un projet de société où tous les groupes d'intérêts seraient partie prenante.

Tout ça est affaire d'équation et de logique. Je m'explique. Nous connaissons parfaitement bien le potentiel hydraulique du Québec ; nous savons ce que nous avons déjà utilisé et nous savons ce qui nous reste. Si nous étions un peuple sensé et que nos gouvernements écoutaient la voie de la raison, ils nous diraient : voilà ce que nous avons ; voilà ce qui est déjà utilisé ; voilà ce qui reste. Que faisons-nous avec ce potentiel en réserve ? Que prenons-nous pour satisfaire à nos besoins ? Que réservons-nous pour les besoins de nos petits-enfants ? Et que gardons-nous sous clé pour notre sécurité, notre qualité environnementale, notre bien-être et notre équilibre ?

Si, après y avoir bien réfléchi et bien discuté, nous décidons que la rivière Rupert doit être sacrifiée pour nos besoins énergétiques, alors soit, utilisons-là en tâchant de limiter le plus possible les conséquences environnementales. Et faisons-nous devoir sacré de préserver dans la meilleure condition possible ce que nous avons décidé de préserver. Mais voilà, les gouvernements n'agissent pas ainsi. Ils n'ont qu'une seule idée, turbiner, coûte que coûte et tant qu'il y en a.

Et ce qui ajoute à cette incohérence érigée en système, chaque projet de développement est présenté à la pièce, alors qu'il devrait être partie prenante d'un tout. C'est une manière de faire complètement folle et totalement irresponsable ! Je suis d'avis qu'un mouvement de pression environnemental conséquent devrait cesser d'être en réaction. Pour être efficace, ce mouvement de pression devrait : primo, exiger la mise en veilleuse de tous projets de développement hydroélectrique au Québec tant que nous ne disposerons pas de ce plan de gestion ; et, secundo, proposer lui-même sur l'arène publique son propre plan de gestion, ce qui obligerait le gouvernement à s'expliquer, à justifier la voie qu'il a prise, et à proposer un compromis mariant la nécessité économique aux impératifs écologiques.


Question :
Les groupes environnementalistes et les Cris ne se sont pas gênés pour critiquer le projet, qu’ils qualifient en bloc de destructeur, de néfaste et comportant des conséquences négatives nombreuses. Qu’en pensez-vous ?

Russel Bouchard : La réponse se trouve partiellement dans la précédente, à une exception près : elle ne tient pas en considération le fait que cette question ne relève pas seulement des Cris et des environnementalistes, mais de tous les québécois, tant autochtones qu'allochtones. Encore là, le vice vient du fait que ces défenseurs, malgré leur bonne volonté, tentent de sauver une rivière, à la pièce, comme cela a toujours été le cas, et qu'ils s'accrochent au principe que ce projet met en péril leur culture et leur mode de vie, ce qui est une raison des plus discutables compte tenu du fait que la très grande majorité des Indiens ne sait même pas comment on prend un castor au piège. C'est brutal comme constat, mais c'est comme ça ! La Rupert n'est pas que le patrimoine des Cris, mais portion d'un tout qui relève des Québécois, gardiens de ce patrimoine planétaire.

Question :
Les trois-quarts des Cris du nord ont dit non au projet de déviation de la rivière Rupert lors de la consultation publique tenue il y a quelques jours. Selon vous, quels sont les arguments majeurs qui rendent le projet inintéressant pour la communauté cris du nord ?

Russel Bouchard : D'où prenez-vous ces chiffres ? Prenez attention avant de vous compromettre avec ces données que je trouve très évasives.

Question :
Personnellement, que pensez-vous des réclamations des Cris dans ce dossier ?

Russel Bouchard : Je ne les ai pas étudiées dans le détail.

Question :
Bien qu’il y ait trois-quart des Cris qui disent non au projet, il reste un 25% qui l’ont appuyé. Quelles sont leurs motivations ?

Russel Bouchard : L'argent ! Rien que l'argent. Je vois une faiblesse dans votre question : vous mettez tous les cris dans le même panier. Il y a assurément, chez ces gens, un clivage des positions en fonction des différents groupes d'intérêts et de pression qui s'affrontent. J'imagine que dans le 25%, vous retrouverez Ted Mooses (qui, maintenant, vit à Montréal !), une part de sa famille et toute cette clique, qui en retirent les bénéfices ; et que vous retrouverez, dans le 75%, la base populaire qui n'a pas encore touché sa part du sac de trente deniers, qui l'a dilapidée ou qui la trouve encore trop petite. Prenez attention de ne pas sombrer dans le mythe facile du bon Indien. Une part importante d'entre eux n'a aucune conscience sociale et utilise ces mythes urbains pour promouvoir sa lutte.

Question :
Pensez-vous qu’un projet hydroélectrique est avantageux pour les Cris du nord ?

Russel Bouchard : Sans doute, mais tous ne le vivent pas de la même manière. Bien qu'ils ne soient pas le gros du lot, ceux qui vivent encore selon un certain mode ancestral (bien qu'ils soient une minorité et qu'ils comptent parmi les plus âgés) ne doivent certainement pas être d'accord.

Question :
Selon vous, est-ce que les projets de développement hydroélectrique ont donné de l’emploi aux Cris depuis l’émergence de grands projets ?

Russel Bouchard : Absolument ! Ils ont reçu ce qui leur a été promis, n'en doutez surtout pas. Mais construire une série de barrages et détourner des rivières ne procurent qu'une illusion de prospérité puisque cela ne dure que le temps des travaux. Après, c'est le désert ? C'est le sous-développement durable, et il y en a qui l'ont compris. Mais trop tard.

Question :
Le projet d’Hydro-Québec exigera un investissement de quatre milliards de dollars et devrait, selon les prédictions, créer plusieurs milliers d’emplois selon le ministère du Développement durable. Selon vous, comment un projet de cette envergure peut conjuguer les intérêts de la société québécoise et du peuple cris dans son ensemble ?

Russel Bouchard : Foutaise ! L'électricité produite est vendue sur les marchés d'exportation. Elle permet aux Américains, à nos voisins des autres provinces... et aux Montréalais de faire tourner leurs propres usines. Le nord n'est qu'une immense turbine et ce n'est surtout pas les Cris, peu instruits, qui vont en profiter.

Question :
Un projet comme celui-ci peut-il aider au développement des structures économiques présentes chez les Cris ? Développement de créneaux économiques, d’entreprises, de PME ?

Russel Bouchard : À part quelques services utiles aux communautés autochtones et quelques trous de mines, quel industriel, quel commerçant voudrait aller investir dans ces contrées excentriques et hors des circuits commerciaux ?

Question :
Considérez-vous l’attitude gouvernementale comme écrasante pour le peuple cris depuis l’émergence de grands projets hydroélectriques ?

Russel Bouchard : Écrasante partout où ces gouvernements se commettent. Pour eux, Montréal est le « Québec de Base ». Le reste (95% du territoire) n'est qu'un immense entrepôt à matières premières et la cour arrière de Montréal.

Question :
Selon vous, comment devrait se faire le partage des terres au nord du Québec ? À qui appartiennent-elles vraiment ? Quelles sont les solutions pour régler un conflit qui refait surface chaque fois que l’on parle de développement, d’exploitation hydroélectrique ?

Russel Bouchard : Ce territoire appartient aux Autochtones (Indiens, Inuits et Métis —Pas Seulement aux Cris). Le premier problème pour les Cris, c'est que dans la Convention de la Baie James ils ont abandonné leur titre aborigène (ce titre donne droit au territoire, le droit ancestral le plus important).Le deuxième problème vient du fait que les non-Cris ne sont pas considérés comme des ayant droits et ne disposent d'aucune considération citoyenne par rapport aux Cris. Idem pour les Métis qui ne sont pas reconnus par les Cris.

La solution pour régler ce problème ? Je n'en vois pas tant que les Cris, comme tous les Indiens du Québec du reste, ne modifieront pas leur manière de penser (ils sont une nation ethnique, quoiqu'ils en disent ; ce qui, par son essence même, exclut tous les autres qui n'appartiennent pas à cette intimité raciale ; en se percevant ainsi, ils s'excluent eux-mêmes du principe universel voulant que tous les humains naissent égaux en droits. Et, tôt ou tard, ils vont en payer le prix !).


Question :
En avril 2006, on apprenait qu’Hydro-Québec avait déjà entrepris des travaux aux abords de la rivière Rupert dans le Nouveau-Québec, avant même l’examen de projet de déviation de ce cours d’eau. Comment qualifiez-vous ce genre de stratégie ?

Est-ce que c’est significatif des expériences passées entre Hydro-Québec et les peuples Cris ?

Russel Bouchard : Typique de tous les gouvernements du Québec qui se sont succédés depuis Parizeau. (Vous devriez lire mon texte sur « L'hydro-Québec et la filière autochtone ».)

Question :
Le 23 octobre 2001, le projet de déviation de la rivière Rupert et de la construction de barrages hydroélectriques à cet endroit est officialisé par un accord entre le gouvernement et les Cris. Cette entente se fera connaître sous la Paix des braves. On ne s’est pas gênés pour célébrer cette entente historique. Depuis, jugez-vous que la signature de cette entente a fait avancer les choses dans les réclamations des Cris ?

De quelle façon, s’il y a lieu, que la signature de cette entente aurait-elle du faciliter les discussions et développer de nouveaux partenariat. Qu’est-ce qui ne tient plus qui tenait en 2001?

Réponse R.B. : Vous devriez lire mon texte « L’alliance électorale Moses–Landry  : un guignol au pays des hommes blancs ! »

Question :
Selon Jean-François Samray, président directeur-général de l’Association de l’industrie du Québec, en choisissant de signer la paix des braves, les Cris ont accepté la possibilité que ce projet puisse être approuvé à la suite du processus d'examen. Il s'agissait en fait d'une décision courageuse qui montrait leur aptitude ancestrale à prendre des risques pour le mieux-être de leur collectivité. Qu’en pensez-vous ?

Russel Bouchard : Ce ne sont pas les Cris qui ont accepté de signer la paix des braves, ce sont les chefs cris d'alors. Ce qui fait toute la différence. Comment ont-ils informé leurs gens ? Comment les ont-ils consultés ? Cherchez au-delà des réponses déjà formulées et préfabriquées. Dépassez l'objet de votre propre questionnaire, libérez-vous de votre peur de remettre en doute la réalité autochtone telle qu'elle vous est soumise par cette sorte de consensus de la facilité, et vous allez probablement découvrir que là, plus qu'ailleurs peut-être, les principes de la démocratie ont été radicalement bafoués. Chez les Cris comme chez les Québécois, se pourrait-il qu'il n'y ait qu'une apparence de démocratie ?

Les Cris, les Métis et la réalité autochtone québécoise

Question :
Selon vous, quels défis majeurs attendent maintenant les populations autochtones du Québec dans les prochaines années ?

Russel Bouchard : Fondamental, dans le vrai sens du terme ! Vous ouvrez là une porte qui débouche vers le plus grand inconnu les concernant, et je dois vous avouer, modestement, que je n'ai pas la réponse qui me demanderait une autre vie de réflexion. Cependant, pour survivre en tant que société homogène (appelons-là nation), je sais qu'ils devront se resituer face à l'univers physique et métaphysique, ou qu'ils périront d'ici peu. Ils affrontent actuellement le pire défi de leur existence en tant que peuple. À mon sens, leur plus grande difficulté consiste à redécouvrir le sens de leur propre existence, à se réconcilier avec leurs mythes fondateurs, à se libérer du regard qu'ils portent sur eux-mêmes (un regard totalement captif du passé) et à se tourner vers l'avenir.

Posez-vous simplement la question : Pourquoi cette violence qu'ils se font à eux-mêmes ? Pourquoi cette drogue et cette propension à l'alcoolisme ? Pourquoi tant de suicides ??? Car battre les siens, se droguer, abuser de ses enfants, n'est-ce pas s'automutiler soi-même, se suicider mentalement avant de passer à l'acte physique ? Il y a là, dans cette déchéance sociétale, l'indice d'un suicide collectif et d'un malaise fondamental.


Question :
Le débat sur la nation québécoise fait couler beaucoup d’encre. Mais celui sur les nations autochtones ne semble pas susciter de réactions. Pour vois, qu’elle est la réalité autochtone au Québec ?

Russel Bouchard : Votre question est mal formulée. Je trouve que c'est un faux débat de part et d'autre. Nous sommes une nation quand nous décidons que nous en sommes une. C'est un regard que l'on porte sur soi d'abord. Ce que les autres en disent n'est que le reflet de ce que nous en pensons nous-mêmes. On ne doit pas demander que l'autre nous reconnaisse ; on doit l'exiger car cela n'est que justice. On doit s'affirmer. Mais pour s'affirmer on doit en avoir le cran, la détermination et l'absolue conviction.

Question :
Et les métis dans tout cela ?

Russel Bouchard : Idem pour les Métis. Regardez toute la distance parcourue depuis l'automne 2003 (jugement Powley), où la Cour suprême a déjà exprimé que cette réalité collective était incontournable. Les Métis forment un des trois peuples fondateurs reconnus par la Constitution. Il suffit à ceux qui s'identifient Métis de s'affirmer de ce Peuple, comme je le fais depuis au moins vingt ans. Le reste n'est qu'une question de reconnaissance de cette réalité historique par ceux qui ne partagent pas cette identité, qu'une question de respect des Parlements dont la mission est d'abord et avant tout d'assurer la représentation et l'épanouissement de toutes les collectivités ethno-culturelles qui participent à la vie du pays, de la nation canadienne, de la nation québécoise.

Question :
Des leaders amérindiens du Manitoba considèrent que la motion sur la nation québécoise est un manque de respect du pays envers les premières nations. Qu’en pensez-vous ?

Russel Bouchard : Bien peu ! Je ne vois pas où est le problème ?

Quoiqu'en disent les chefs, les nations indiennes du Canada (j'ai bien dit indiennes et non pas métisses ou inuits) sont des « nations ethno-culturelles » et sont, de ce fait, exclusives. Elles le sont d'abord par la loi suprême et la jurisprudence de ce pays, et elles le sont ensuite par leur propre attitude culturelle et politique qui consiste à se fermer radicalement à tout apport exogène. Si vous n'avez pas été statué selon C-31, vous ne pouvez être de ces nations ; le sang détermine l'appartenance ; l'adoption est un fait exceptionnel chez elles aujourd'hui, alors qu'elles (les adoptions) étaient un trait de caractère fondamental de ces sociétés tribales à l'époque de la colonisation. C'est la vision la plus raciste qui soit d'une nation, et les leaders indiens autant que les gouvernements canadien et provinciaux entretiennent cette ambiguïté. Ces « petites nations » portent ainsi donc le gène (si je puis m'exprimer ainsi) de leur propre mort, car une société, une culture, un peuple ne peut survivre s'il n'est pas en expansion à ces égards.

C'est tout le contraire du comportement sociétal historique et contemporain des Métis. Ce peuple est le fruit d'une cohésion, des contacts, des apports exogènes, tant culturels que démographiques. Ce sont des peuples en expansion, a contrario des peuples indiens qui sont en régression dans la réalité.


Question :
La population mêle plusieurs réalités sans y voir de nuances. Y-a-t-il une réelle différence entre indien, autochtone, métis, Inuits et innus ? Quelle(s) est (sont)-elle(s) ?

Russel Bouchard : Retour à la réponse précédente. Il vous faut lire mon livre « La longue marche du Peuple oublié », publié cet automne.

Avant de fermer cette parenthèse, je vois que vous faites la même erreur tenace que les journalistes et la population en général : vous confondez autochtone avec indien, inuit et métis. Autochtone est un terme générique qui englobe les trois spécificités ethno-culturelles. On est « autochtone » canadien, en vertu de l'article 35 de la Constitution, quand on est Indien, Inuit ou Métis.


Question :
Vous dites que le peuple métis redécouvre sa fierté d’être. Ça se traduit comment ?

Russel Bouchard : Lisez mes trois livres publiés depuis le 21 juin 2005, et vous allez tout comprendre. Vous avez un effort intellectuel à faire pour comprendre cela, et je me refuse à vous donner tout cuit dans le bec.

Question :
Dernièrement, lors de la sortie d’une nouvelle affirmant que Québec est une terre huronne, vous avez affirmé que les historiens québécois ont mal fait leur travail dans ce dossier. Concrètement, que pensez-vous de ce dossier ?

Russel Bouchard : Complètement pourri !

Depuis le dernier quart de siècle le courant historiographique québécois a imposé une vision sectaire de l'amérindianité. Les plumes et les penseurs qui le dominent sont presque tous institutionnalisés. Ils se complaisent dans la facilité sécurisante d'un consensus à l'effet que l'histoire a été injuste à leur égard et qu'ils doivent corriger cette situation pour favoriser la signature de traités généreux à leur égard, même au prix de la vérité ; ce qui est totalement inexcusable car l'histoire n'est pas question d'équité mais de vérité comme je l'ai déjà écrit. Les faits ont été déformés pour répondre à ce consensus inacceptable. Pour une raison et pour une autre qui vous restent à évaluer, ces professionnels se sont accrochés à la pensée de Rousseau, qui est également celle du XVIIIe siècle, et qui se traduit par celui « du beau et bon sauvage qui vit en parfaite harmonie avec la nature », ce qui est un mensonge de la plus belle eau et ce qui mérite d'être remis dans son contexte. Voilà ce que je dis.

Je vous suggère de lire le livre que je vous ai gracieusement envoyé ces derniers jours (« La fin de l'Histoire par un témoin oculaire ! »). Tout y est. Vous avec le devoir de vous informer adéquatement et vous devez vous extirper de tout courant de pensée qui ne soit pas conforme à votre propre démarche intellectuelle.


Question :
Les Métis de la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean ont signifié leur intention de s’adresser aux tribunaux car ils affirment que le gouvernement refuse de reconnaître la communauté métisse qui, selon eux, fait partie de l’Approche commune. Qu’en pensez-vous ?

Russel Bouchard : C'est exactement ce qu'il faut faire. Contester l'injustice qui se crée sous nos yeux, par la voie des tribunaux, celle que je privilégie. C'est la manière la plus civilisée qui soit pour régler un contentieux. Selon les jugements de la Cour suprême, le titre aborigène (qui est l'enjeu principal de ce débat) est exclusif. Il peut être partagé entre deux communautés autochtones distinctives sur un même territoire, mais il faut pour cela que ce soit textuellement établi dans le traité. Si les Métis n'obtiennent pas cette reconnaissance explicite dans ledit traité, ils perdent tous leurs droits autochtones jusqu'à la fin des temps. Pour nous, cette reconnaissance est donc une question de vie ou de mort.

Question :
Vous dites qu’après les constructions de barrages, c’est le désert. Que cette prospérité n’est qu’éphémère. Comment développer ce sous-développement durable en réel développement ?
De quelle façon les Cris, par exemple, pourraient profiter à long terme de la production hydroélectrique dans le nord de la province ?

Russel Bouchard : Un barrage et une centrale ne créent aucune richesse sur place. Même pas en terme d'emplois pour l'entretien car tout cela est dirigé de Québec et de Montréal. Les Cris, comme les Saguenéens et les Métis du reste, devraient, dans un premier temps, obtenir pour leur propre développement un bloc d'énergie (mettons 20%, plus ou moins et selon leurs vrais besoins) qu'ils utiliseront pour développer leur propre économie. Les chefs n'ont strictement rien prévu à cet effet dans leurs ententes. C'est totalement insensé. Idem pour les autres ressources naturelles, comme le bois, les mines, etc. ; ils doivent avoir en main les outils de leur développement, c'est-à-dire posséder en propre les moyens de productions nécessaires à leur propre prise en charge et à leur épanouissement. C'est l'abécédaire d'une prospérité économique et d'une société en marche. C'est là l'étape à franchir avant d'accéder à l'autonomie qui est un miroir aux alouettes.

Question :
Vous dites qu’il y a un prix à payer pour les Cris à s’exclure eux-mêmes du principe universel voulant que tout les humains naissent égaux en droits. Quel est-il et surtout, qu’est-ce qui les mène à renoncer à ce droit fondamental ?

Russel Bouchard : Je crois qu'ils n'y ont pas réfléchi. Ils n'admettent pas que ce malaise est fondamental, d'ordre spirituel, qu'il est l'indice d'une perte de conscience collective profonde. Et comme ils sont incapables de faire cet examen en profondeur, ils se recroquevillent dans une vision folklorique de ce qu'ils sont. Ils sont prisonniers de leur passé.

Question :
Vous affirmez que des intérêts différents guident les chefs Cris versus la population crie. Quels sont-ils ?

Russel Bouchard : Comme les chefs et l'élite québécoise, une part des leurs se vendent au plus offrant. Ils ne pensent qu'en fonction du présent. Leur discours réquisitionnent l'idée du droit commun, mais dans leurs têtes ils sont individualistes, désolidarisés des vrais intérêts du groupe dont ils ont la responsabilité. Comme les Canadiens français, ils errent sur une terre qui ne leur appartient plus dans la réalité. Ils ont vendu leur droit d'aînesse. Plusieurs vont finir leurs jours dans le sud, dans des condos achetés en partenariat avec nos chefs à nous.

Question :
De quelle façon concrète la population peut-elle faire réellement entendre leurs réclamations ?

Russel Bouchard : Il n'y a pas de vrai dialogue. Personne n'est réellement à l'écoute. Il n'y a pas de vraie rencontre entre les peuples fondateurs, la « nation québécoise » et la « nation canadienne ».

Question:
Vous parlez de suicide collectif et d’un malaise fondamental. Comment renverser la vapeur ?
Est-ce que ça ne passe pas inévitablement par les mœurs des jeunes ?

Russel Bouchard : Je n'ai aucune réponse. Ou plutôt, vous n'y êtes pas du tout par votre manière de poser la question. Les moeurs sont un symptôme d'un enrichissement ou d'une dégradation de la moralité d'une société quelle qu'elle soit, non une cause. Je constate simplement ce fait. Je suis très inquiet pour eux. Ils doivent s'ouvrir, se libérer l'esprit de cette histoire qui les entrave, ils doivent penser avenir. Ils ont un travail de fond à faire sur eux. Ils doivent s'ajuster sur le plan spirituel, dans le sens qu'ils doivent ajuster leurs croyances à la réalité de ce temps. Cela est incontournable. C'est tout ce que je peux dire pour l'instant. Il leur incombe totalement de prendre cette voie, de se redécouvrir un sens, ce qui est une prise en charge existentielle individuelle et collective. Le défi, bien qu'il ne soit pas insurmontable, est énorme. Pour trouver une solution, ils doivent comprendre les vraies causes de leurs malheurs.

Question :
Lorsque vous dites qu’à part quelques services utiles aux communautés autochtones et quelques trous de mines […] et hors des circuits commerciaux, croyez-vous donc impossible le développement d’une réelle base économique et d’affaires sur ces territoires ?

Russel Bouchard : Tout est toujours possible. Même dans un milieu aussi éloigné, hors des circuits traditionnels de commerce, sans infrastructures et aussi rude sur le plan environnemental. Mais pour y arriver, il faudrait, en plus de développer les infrastructures adéquates minimales (ce qui prend de l'argent et du temps), des conditions sociales, économiques et politiques qui n'y sont manifestement pas. Historiquement parlant, ces populations n'ont pas de traditions commerciales, dans le sens moderne du terme ; sur le plan social, je l'ai expliqué précédemment, ce n'est pas la grande forme, loin s'en faut ; sur le plan éducationnel, force nous est de reconnaître que dans l'ensemble, ces gens sont peu instruits, et quand il y en a un qui sort du rang il migre au sud ; et sur le plan économique, elles sont emprisonnées dans un économie de totale dépendance.

Tout ça est lié et forme une système en lui-même. Pour briser ce carcan, il faudrait non seulement des investissements majeurs, il faudrait également du temps, de la volonté, de la détermination et une transformation fondamentale de leur structure de pensée. Ces sociétés sont malades, et l'esprit n'est pas à la guérison.



Conclusion Russel Bouchard

C'est un peu dru comme manière de constater les faits, cela pourrait en choquer plus d'un s'ils leurs étaient exposés brutalement sur la place publique sans une sérieuse mise en contexte (et même avec), et les quêteux de subventions et de diplômes honoris causa qui crèchent dans nos universités crieraient encore une fois au racisme. Mais ces cris outrés ne changeraient rien à la réalité criante : Quoiqu'ils en disent et diront, ces peuples n'auront jamais été autant menacés d'extinction depuis les pestes et les épidémies qui les ont décimées au XVIIe siècle. Leur situation ressemble un peu à celles des ours polaires, dont la survie de l'espèce est menacée par la fonte des glaces que l'on impute aujourd'hui au phénomène du réchauffement de la planète par l'effet de serre. Ils attendent sur la même banquise du temps, que tout se replace, ce qui est loin d'être dans les projets immédiats de Mère Nature...

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