samedi, octobre 28, 2006

Je suis Métis, c'est déjà tout dire !

–Allocution prononcée à l'hôtel Le Montagnais, le 28 octobre 2006,
dans le cadre du lancement du livre « La longue marche du Peuple oublié... »–


Nous avons tous dû souffrir en silence, ces derniers jours, lors du Forum des Premières Nations, qui s'est tenu à Mashteuiatsh sous la coprésidence du Chef Ghislain Picard, du premier ministre du Québec et du ministre des Affaires autochtones du Canada. Être les grands oubliés de l'histoire est déjà une souffrance en soi ; être niée d'existence par les deux paliers de gouvernements supérieurs sensés pourtant nous protéger et par la communauté soeur avec qui nous partageons une histoire et des souffrances communes depuis cinq siècles, ajoutent le mépris et l'injure à ces insultes répétées que nous recevons par-dessus les plaies de nos pères et de nos mères. Je ne vous cacherai pas que cette autre brûlure, que j'ai ressentie, ce mercredi midi, lorsque le ministre délégué aux Affaires autochtones du Québec, M. Kelley, a affirmé, trois fois plutôt qu'une, sur les ondes radiophoniques... « qu'il n'y a pas de communauté métisse au Québec », a puisé dans mes réserves de patience et de retenue. Et je n'ai aucune peine à imaginer la frustration que vous avez alors ressentie.

Bien sûr, ce genre d'événement où nous sentons le poids de l'histoire s'acharner sur nous à coups redoublés, n'a rien de gratifiant. Cela dit, une fois que nous avons exprimé notre douleur et réitéré l'esprit de notre démarche, il nous reste un ultime devoir, celui de lutter dans la dignité puisque c'est là notre idéal commun, et de gagner la dernière manche, c'est-à-dire celle qui embrasse toutes les autres.

Certes, cela est frustrant, humiliant voir démoralisant à la longue, mais je suis d'un tempérament pacifique et je crois toujours aussi fermement que la lutte pour la justice est une juste lutte et que, dans un monde idéal, elle ne peut être soustraite aux lettres de la loi qui la soumettent. Ayant foi à la démocratie, je tâche aussi de ne pas oublier que nous écrivons l'histoire, ce qui est un geste éminemment collectif. Ce qui veut dire également construire quelque chose de nouveau et de positif, aller à contre-courant de la pensée dominante, gagner sur l'esprit d'un temps décadent.

Nous ne réclamons pas le bien et le droit au territoire de nos frères et soeurs indiens et inuits auxquels nous entendons rester solidaires malgré le vent de division que l'esprit du sud attise de tous ses feux pour pérenniser sa domination. Nous disons simplement aux uns et aux autres de considérer que nous sommes partie prenante de cette longue marche que nous entendons poursuivre dans la dignité, que nous avons également des besoins à considérer, que nous sommes nous aussi fils et filles de cette Terre-Mère, et que le rejet du mépris qu'on nous fait subir depuis si longtemps n'est plus une alternative mais un devoir de tous les instants.

S'inspirant de la fameuse phrase de Robert Bourassa, lancée aux lendemains de l'échec du Lac Meech, en ouvrant le Forum socio-économique des Premières Nations, le chef Ghislain Picard a pris bien soin de préciser son auditoire que : « quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse, les cultures, les valeurs et les philosophies de nos peuples étaient et sont restées fondamentalement différentes de tout ce qui caractérise la société dominante québécoise. Soyons clairs, et disons les vraies affaires : je ne suis pas canadien, je ne suis pas québécois, je suis innu... »

Personnellement, en tant que Métis, je salue cette audace et y souscris... bien que je trouve cette énoncée encore bien incomplète. Dans mon esprit à moi, les besoins des uns ne sont pas une raison pour oublier les besoins des autres. Que tous ces gens, premiers ministres, ministres, délégués et grands chefs me comprennent bien à leur tour : tant que les Métis ne seront pas considérés pour ce qu'ils sont, eux aussi membres d'un peuple fondateur, avec ses propres besoins, sa fierté et ses droits, la fraternité à laquelle on nous demande de souscrire n'est que langage de politiciens et la justice qu'un projet. S'il faut parler vrai, alors je conclurai en essayant d'être tout aussi clair : je ne suis ni de l'esprit du conquérant ni de l'esprit du conquis, je suis Métis. Et tant que les Métis ne seront pas considérés pour ce qu'ils sont, des « gens libres » et différents, rien ne se fera. Je suis Métis, c'est déjà tout dire !

Merci aux nôtres de ne pas lâcher...

Russel Bouchard
Le Métis
28 octobre 2006

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